Le passage si dessus est extrait de La petite voix – Méditations quotidiennes, un ouvrage de Eileen Caddy.
Ce livre est conçu comme un journal spirituel de 365 méditations, une pour chaque jour de l’année. Chaque méditation, très brève, prend la forme d’un message adressé à la première personne, invitant le lecteur à une introspection quotidienne pour trouver paix, inspiration, gratitude et unité intérieure.
Ce texte me touche sincèrement. Il a une vertu réelle : il arrête le mouvement mécanique de la vie occidentale. Il crée une brèche. Lire quelques lignes, puis méditer, c’est déjà se soustraire à l’injonction sociale, à la productivité, au divertissement. En ce sens, La petite voix est précieuse. Elle invite à écouter ce qui, d’ordinaire, est recouvert.
Mais ce qui m’apparaît aujourd’hui, c’est que cette invitation repose encore sur une structure dualiste.
Il y a un « Je » qui parle. Il y a un « petit moi » qui doit se donner. Il y a un canal à ouvrir. Il y a un flux qui pourrait être retardé.
Même si cette transcendance est devenue intime — plus un Dieu lointain, mais une voix presque intérieure, proche, rassurante — il subsiste une séparation. Une altérité subtile. Une hiérarchie implicite.
Or je ne peux plus accepter cette division.
Le petit moi n’est pas autre chose que le grand Moi. Il n’est pas un obstacle extérieur. Il n’est pas une entité à libérer comme si elle était étrangère à l’être.
Il est une contraction de l’être, une cécité au sein même du Voir— mais il appartient au tout.
Parler de “canal” suppose qu’il pourrait y avoir interruption du flux. Mais le flux ne s’interrompt jamais. Il n’y a rien qui puisse arrêter le libre flot. Ce qui varie, ce n’est pas la circulation de l’être — c’est la manière dont il se reconnaît.
Là où le texte devient délicat pour moi, c’est dans l’invitation à “s’oublier”.
S’oublier pour laisser agir un Moi supérieur. Se donner pour lui être utile. S’effacer pour que la merveille advienne.
Mais s’oublier, c’est recréer la pauvreté.
Car si je connais le Tout mais que je suis séparé de moi-même, je manque encore le Tout.
Il ne s’agit pas de se sacrifier comme un chrétien. Il ne s’agit pas de se dissoudre comme un hindou. Il ne s’agit pas de lâcher la personne.
La personne n’est pas à éliminer mais à chérir, elle est plutôt disposée à jouir ! Elle est un point d’ombre dans la lumière du voir. Elle est incluse. Si elle était exclue, le Tout ne serait plus le Tout.
Ce que j’appelle aujourd’hui récupérer les dernières traces de transcendance, c’est cela : ne plus projeter hors de soi — ni au-dessus, ni en dessous — ce qui est déjà l’être.
Dieu. L’inconscient. La matière.
Ce sont encore des noms pour ce que je suis.
Il n’y a rien d’extérieur.
Mais il n’y a rien non plus d’intérieur qui me parlerait comme un autre.
La voix n’est pas “petite”. Elle n’est pas une instance séparée. Elle est l’être même en train de se dire.
Si elle semble petite, c’est parce que le bruit de la loi générale la recouvre. Mais elle n’a jamais cessé. Elle n’a jamais été absente. Elle n’a jamais été ailleurs.
Lire ce texte peut alors devenir un acte radicalement moniste : non pas écouter un Autre, mais reconnaître que celui qui parle, celui qui écoute et ce qui est dit ne font qu’un.
Il ne reste rien à rejoindre. Il ne reste aucune transcendance à préserver. Même l’idée d’un “grand Moi” distinct est encore de trop.
Il n’y a pas deux. Il n’y a jamais eu deux.

