
Lorsque je lis le texte de Jimmy, j’entends une vision très répandue aujourd’hui, non seulement dans le développement personnel, mais aussi dans le coaching positiviste américain : l’idée que de bonnes décisions prises aujourd’hui, soutenues par la patience et la persévérance, produiront plus tard les résultats espérés.
Quand Jimmy écrit par exemple :
« Une seule petite décision prise aujourd’hui peut changer toute votre vie dans le futur »,
Ou encore :
« Personne ne peut récolter ce qu’il a planté la veille »,
il suppose une temporalité linéaire, une logique de cause à effet où le présent serait un investissement en vue d’une récompense future.
Cette conception du temps et de la réalisation entre en tension avec ma propre pensée. Une pensée que je ne prétends pas originale, mais qui s’appuie sur plusieurs penseurs qui m’accompagnent et m’éclairent.
Le temps comme construction mentale
Ma réflexion rejoint d’abord celle de Jiddu Krishnamurti, qui affirme à de nombreuses reprises que le temps est une création du mental. Pour lui, le temps apparaît dans l’écart entre ce qui est et ce que je pense devoir être. Tant que cet écart existe, le temps existe. Lorsque cet écart disparaît, le temps disparaît avec lui. Dans cette perspective, attendre une récompense future revient à entretenir volontairement la division intérieure.
Je retrouve cette même intuition chez Eckhart Tolle, notamment dans Le Pouvoir du moment présent, lorsqu’il affirme que seul l’instant présent existe réellement. Le passé et le futur ne sont que des constructions mentales. Ce qui doit arriver est déjà là. Ce qui fait souffrir, ce n’est pas l’absence de réalisation, mais le refus de reconnaître ce qui est.
Récolter maintenant, pas demain
Cette compréhension est formulée de manière radicale par André Moreau, lorsqu’il écrit :
« Nous récoltons à chaque instant le salaire de nos pensées. »
Cette phrase est centrale pour moi. Elle ne parle ni de karma futur ni de récompense différée. Elle affirme que la récolte est immédiate, simultanée à la pensée elle-même. Si je ne la vois pas, ce n’est pas parce qu’elle n’a pas lieu, mais parce que mon champ de conscience est trop étroit pour la reconnaître.
Moreau écrit aussi :
« Il n’arrive à un homme que ce qui lui ressemble. »
Dans cette perspective, l’idée même de récompense devient problématique. Lorsqu’on dit que « l’heure des récompenses arrive », on suppose qu’il y aurait quelque chose à mériter, à attendre, à obtenir. Or, pour moi, et avec Moreau, espérer est une fuite.
Et je préfère dire les choses ainsi :
Espérer, c’est remettre à demain ce que l’on peut prendre maintenant.
On peut rapprocher cela de la parole attribuée à Jésus :
« On récolte ce que l’on sème » (Galates 6,7).
Mais pour moi, cette phrase n’a de sens que si elle est radicalisée : je récolte ce que je sème maintenant, à chaque instant. Il n’y a pas de causalité future, seulement une actualisation immédiate.
Désir, volonté et NOLONTÉ
Lorsque Jimmy insiste sur la patience et la persévérance pour obtenir ce que l’on désire, je ressens une confusion entre désir et volonté.
Sur ce point, Nisargadatta Maharaj m’a beaucoup aidé. Il met en garde contre le désir, qu’il identifie comme source de souffrance. Le désir projette dans le temps, alors que la vérité ne s’inscrit pas dans une temporalité.
Chez André Moreau, cette distinction se prolonge avec la notion de NOLONTÉ. La volonté mentale n’est pas seule : elle est souvent accompagnée d’une NOLONTÉ, parfois non perçue, parce que masquée par la loi générale, la morale, les croyances, toutes ces structures intériorisées qui fonctionnent comme des contraintes.
Ce que je crois vouloir consciemment peut être simultanément contredit par ce que je n’ose pas être.
Ce que je désire réellement, au fond, ce n’est pas un objectif figé par le mental, mais être. Or l’être ne s’inscrit pas dans le temps : il s’inscrit dans une forme d’éternité. Quand le mental tente de s’en emparer, il tourne en boucle, et c’est là que le temps apparaît.
Le choix et la manière
Jimmy insiste aussi sur la nécessité de faire le bon choix et de s’y tenir. À cet endroit précis, la pensée de Franck Lopvet m’a profondément déplacé. Pour lui, le choix a très peu d’importance. Dans chaque choix, il y a le meilleur et le pire. Il n’y a pas tant à réfléchir qu’à tenir une certaine vibration, une confiance. Ce qui compte, ce n’est pas la décision, mais la manière dont elle est vécue dans l’instant présent.
Cette idée résonne fortement avec l’enseignement de Don Juan, le sorcier yaqui rapporté par Carlos Castaneda. Don Juan affirme qu’il n’existe pas de bonne ou de mauvaise voie en soi. Ce qui importe, c’est de choisir une voie qui a du cœur. Non pas une voie objectivement juste, mais une manière d’être engagé, présent, vivant. La valeur d’un chemin ne dépend pas de sa destination future, mais de la qualité avec laquelle il est parcouru maintenant.
Ainsi, ma lecture du texte de Jimmy ne cherche pas à le contredire frontalement, mais à déplacer le regard. Là où il est question de patience, d’attente et de récompense, je vois surtout une illusion temporelle. La frustration ne disparaît pas avec la patience, car elle ne dépend ni de l’impatience ni du temps. Elle disparaît lorsque je reconnais que ce qui arrive, arrive toujours maintenant, et que je suis déjà rendu, déjà exaucé, même si mon mental ne sait pas encore le voir.
Les récompenses arrivent toujours au moment juste.
Et ce moment, pour moi, n’est jamais demain.
C’est maintenant.

