André Moreau est né à Montréal le 8 février 1941. Après son passage remarqué et remarquable à l’Université de Montréal — je reprends le mot de Venant Cauchy, son professeur de philosophie : « André Moreau a été le plus brillant élève à être passé par la Faculté » —, il a fait ses thèses doctorales et postdoctorales à l’Université de Paris sur l’immatérialisme de Berkeley. De retour au Québec, il est devenu sexologue et a collaboré étroitement avec le docteur Frans Manouvrier. En 1970, il a fondé sa propre pensée : le jovialisme. Qu’un système philosophique soit dénommé ainsi peut faire sourire, mais, je le cite illico en guise d’avertissement : « C’est loin d’être une blague. […] J’ai conçu le jovialisme comme un code de samouraï. Ce n’est pas une philosophie pour les assis et les démissionnaires. C’est une philosophie emportée, radicale, puissante, créatrice, qui exige la vérité, provoque le scandale, réveille les esprits endormis et dénonce les dictatures matérialistes. » Et pour une meilleure compréhension de l’homme : « N’oubliez pas que je parle au second degré et que je présuppose que ceux qui me lisent sont assez développés pour pouvoir me comprendre au niveau où je me situe, c’est-à-dire au sommet. »
Philosophe, écrivain et orateur, il a prononcé au long de sa carrière plus de 20 000 conférences. C’est surtout en tant que figure humoristique qu’André Moreau s’est fait connaître des médias québécois. Pour les uns, il fut un porteur de joie, baptisé « le philosophe du bonheur » et pour les autres, « l’homme par qui le scandale arrive ». L’écrivain et critique Claude Jasmin a dépeint l’individu de façon plutôt colorée : « Un professeur un peu farfelu, comédien bizarre et philosophe populaire, faciès à la Groucho Marx, qui donne dans la psychologie libératrice. » Bel effort pour tenter de séduire le populo barbaro qui aime qu’on le fasse rire, le tableau est un peu racoleur : allons voir de quoi il en retourne, dans les faits.
En fait, derrière l’humour, le docteur André Moreau pratique un terrorisme intellectuel et devient pour ses concitoyens, en rien un consolateur mais un éveilleur, celui qui, vous aurez le loisir de le constater à la lecture, met la hache dans les idées reçues. Ce parti pris d’exprimer sa vérité sans compromis avec le système lui aura fermé bien des portes, compromettant ainsi la diffusion de son œuvre dans les médias et chez les libraires. Mais Moreau est un modèle de persévérance indéfectible et voit plus loin. « Chaque fois que je suis rentré chez moi désabusé des choses de la vie, j’ai trouvé un réconfort à me rappeler qui je suis : un philosophe fondateur de civilisation. » Souvent mal compris, comme le démontre le bel ouvrage de Louis Gauthier André Moreau, un génie méconnu, il n’en demeure pas moins que Moreau est sans doute le plus grand philosophe contemporain vivant, solide amalgame de classicisme et de nouveauté.
Depuis plus de quatre décennies, il tient chez lui, au pied du mont Royal, des salons philosophiques. On y découvre une tout autre image du penseur populaire qui a fait rire ou qui a fait se hérisser la population québécoise au petit écran et à la radio. L’auditoire qui se retrouve dans l’intimité du philosophe est constitué d’individus irréductibles, des femmes et des hommes assoiffés de culture et de sagesse. Les conférences sont le rituel qui a lieu chaque semaine dans son salon, dans (je cite ici un passage d’un article sur le jovialisme paru en 1983 dans la revue Psychologies) « cette abbaye de Thélème nord-américaine francophone où la coutume est de boire, plaisanter, écouter de la musique tout en spéculant sur les idées philosophiques les plus avancées ». Le philosophe André Moreau reçoit chez lui, entouré de milliers de livres qu’il a lus attentivement et de ses objets familiers, plein d’amour pour sa compagne, son petit chien et ses invités. Il vit dans la transparence totale et se consacre à lancer, avec fureur ou avec douceur, selon l’assistance et l’inspiration, l’éclair jupitérien, le logos spermatikos, cette lumière qui enfante et illumine les esprits. Il aime à dire que dans cette tour à Montréal, face à la montagne, se trouve un des plus hauts lieux de la pensée mondiale et c’est sans fausse pudeur qu’il écrit : « mon salon philosophique vaut bien l’atelier de Michel-Ange ». Les intellectuels du Québec, les enseignants des départements de philosophie et les responsables de médias n’ont aucune idée de ce qui se trame ici.
Concernant les conférences, il est intéressant de savoir qu’à la fin de plusieurs d’entre elles, André Moreau offre un dessert : des « lectures de visages ». Avec le consentement de l’assemblée, il dit ouvertement ce qu’il voit sur le visage de certains participants. Il semble animé de ce que Louis Pauwels appelle une hyper-lucidité. Traits de caractère, manières de vivre, secrets intimes, perspectives d’avenir, pour plusieurs, ce moment s’avère une révélation. Moreau a cumulé plus de 100 000 de ces lectures. Le même phénomène se produit dans ce qu’il a nommé « l’assiétologie ». Ça, c’est du spectacle ! Lors de soupers dans les congrès ou les fêtes, quand les convives ont terminé leur repas, il s’emploie à lire dans les assiettes… Les restes, la disposition des ustensiles, la serviette de table, etc., rien n’est laissé au hasard, conformément au principe jovialiste : « méfiez-vous des apparences, elles ne sont pas trompeuses ». Ces moments pleins d’humour, de gravité et de tact vont dévoiler des aspects insoupçonnés des convives qui apparaîtront soudainement clairs aux yeux de tous. Certains, malgré les précautions entourant ces confidences publiques, ne se sentiront pas très bien dans leur assiette, mais c’est une autre histoire.
Depuis « L’affaire du Marquis de Sade » en 1968 au Cegep Ahuntsic où l’escouade anti-émeute de Montréal a été mobilisée pour empêcher André Moreau de donner une conférence, ce dernier, chassé des universités plus de onze fois, s’est consacré à l’enseignement en dehors des cadres académiques. Après ses études à la Sorbonne, il a fait école en menant à terme son but, son système et son œuvre et ce, sans subvention. Voilà un point en sa faveur, mentionné déjà dans Éducation Québec : André Moreau est « le seul philosophe à pratiquer son métier à temps plein au Québec. » Comme Nietzsche qui avait signé Ainsi parlait Zarathoustra, Moreau aime conclure ses causeries par un Ainsi parlait le Grand Jovialiste. À chacun sa signature.
En fondant le jovialisme, il a fait sa marque dans l’histoire du Québec. Il a instauré le mythe jovialiste, avec le slogan Honorez le jeudi (le jour de Jupiter, Jovis), son archétype du Grand Jovialiste et son symbole, la rose, qu’on retrouve sur la jaquette du Petit Manifeste du Mouvement jovialiste, mouvement qu’il a fondé en 1970 dans le but de rassembler des hommes et des femmes autour de sa pensée. Le Mouvement jovialiste a mobilisé jusqu’en 1990 des milliers de membres autour d’une foule d’activités, conférences, séminaires, émissions de radio, méditations, fêtes, voyages, etc., puis il a été mis en veilleuse jusqu’en 2010 pour reprendre son essor sous la houlette de Nicolas Lehoux. Ce dernier a mis au point les « Capsules jovialistes », de courtes vidéos qu’on retrouve sur Internet et dans lesquelles André Moreau, bien assis dans son salon, expose différents aspects de sa philosophie sous forme de petits cours magistraux d’environ trois minutes.
André Moreau est un orateur qui maîtrise aussi bien l’art de l’improvisation que l’exposé systématique. Dans ses causeries les plus recueillies, il amène son public au frémissement… Dans ses conférences les plus spectaculaires, il amène son auditoire à l’ébullition! Toutefois, une constante ponctue tous ses exposés : donner le goût de la philosophie et du bonheur et montrer comment parvenir à la réalisation de soi.
Personnage haut en couleurs, il a soulevé les foules par ses discours flamboyants, son verbe puissant, ses formules incendiaires, son vocabulaire pittoresque, ses anecdotes juteuses et son charisme singulier. Quand un homme de cette envergure s’adresse au public en livrant un message aussi exaltant, il est possible que les masses populaires rêvent de faire de sa philosophie une nouvelle religion. Or, le jovialisme réfute toute forme de religion, de secte ou de consécration à un gourou. Au contraire, il encourage la vie divine sans appartenance religieuse, invitant chaque être humain à vivre de sa propre substance. Comment être heureux, en effet, si l’on remet son propre pouvoir entre les mains d’un autre ? Nous sommes dans un contexte d’école de philosophie où il est question de libre-pensée, de culture du bonheur et de développement étrique (ce terme qui revient souvent sous sa plume est un néologisme emprunté à Gurdjieff et signifie « qui appartient à l’être »).
On a dit que la philosophie avait connu sa fin avec Jean-Paul Sartre. En se penchant attentivement sur le système jovialiste, les plus érudits pourront discerner un dépassement inattendu chez Moreau, un second souffle d’une puissance enjouée, grave et fascinante. Espérons que le jovialisme soit enseigné un jour dans les écoles et les facultés de philosophie et qu’enfin les dictionnaires tiennent compte de sa contribution à la philosophie.
Ceci dit, lorsqu’au Québec un politicien tente d’en insulter un autre en le traitant de « jovialiste », comme on l’a fait pour la 1ère ministre Marois en l’accusant de faire du « jovialisme », on ignore ce dont on parle. En faisant obscurément allusion à une attitude irresponsable, utopiste ou qui manque de sérieux, on s’accuse soi-même d’une telle attitude. Désolé pour les tenants de la politique, le jovialisme est un système apolitique qui s’en tient à dénoncer les abus du pouvoir en réservant ses propres solutions de rechange avant-gardistes à qui voudra bien les entendre… Et désolé pour les partisans de la religion, le système jovialiste est amoral, par conséquent, il fait fi de l’opposition entre le bien et le mal pour s’en remettre à une catégorie non-dualiste, le mieux.
Le jovialisme n’est pas sorti du chapeau d’un prestidigitateur. Une connaissance exacte de l’histoire de l’humanité, des grandes religions, des courants ésotériques, de l’érotologie, des sciences sociales, de la politique et de toute la tradition philosophique a servi de base à son élaboration. On reconnaîtra des influences — Épicure, Rabelais, Fourier, Vico, Schopenhauer, Hegel, Joyce, Gurdjieff, Ramakrishna, l’Advaita, la phénoménologie husserlienne, l’existentialisme, le mouvement hippie et bien sûr, Berkeley —, mais son originalité tient surtout de l’enthousiasme, un jovialisme contient dans sa doctrine sans aucun doute l’une des plus vastes synthèses du monde de la philosophie et en même temps il apporte un point de vue radicalement nouveau. Pour parler philosophiquement, nous avons affaire ici à un monisme immanentiste autogéocratique dont l’épistémologie immatérialiste aboutit à une métaphysique du « Je Suis » et du bonheur infini. Le tour de force fut d’avoir conçu cela pour la compréhension du plus grand nombre et de l’avoir communiqué de façon spectaculaire, irrévérencieuse, profonde et drôle à la fois. Joyeux dépoussiérage de la philosophie!
Un mot sur l’immatérialisme : il n’est pas facile d’expliquer ce système fondé par l’évêque irlandais George Berkeley (1685-1753). André Moreau a consacré toutes ses thèses universitaires à l’étude de son œuvre dont l’objet est de nier l’existence de la matière. Phénomène difficilement admissible aussi bien pour l’homme ordinaire que pour les intellectuels aguerris. La philosophie et la physique quantique, sans doute les disciplines les plus ardues de la connaissance humaine, se rejoignent ici. Les récentes découvertes de la science confirment la position immatérialiste. Je cite les savants Becker et Selden dans The Body Electric : « Chaque fois que vous vous servez de votre grille-pain, les champs qui l’entourent perturbent les particules chargées dans les galaxies les plus lointaines, même si ce n’est que très légèrement. » Nous sommes au cœur d’un champ d’énergie éternelle où tout est connecté. Comprendre que le monde n’est pas matériel, qu’il est constitué par notre conscience, cela peut défier la raison. Aussi bien dire qu’à chaque jour qui s’offre à nous, nous créons le monde dans lequel nous vivons… nous en sommes les responsables, dans le sens de créateurs, de répondants. Voilà de bonnes nouvelles, du point de vue jovialiste. Ceci dit, quoi qu’André Moreau possède une connaissance précise de la vie, de la pensée et de l’œuvre de tous les grands penseurs, depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, qu’il a fait de chacun une critique exhaustive, appréciant le génie des précurseurs du jovialisme au cours des siècles comme celui des opposants à sa vision, retenons surtout que les fondements du jovialisme reposent principalement sur l’immatérialisme.
Au final, quiconque est mis en contact avec le message jovialiste pour la première fois se voit interpelé. Un premier type d’individu sera séduit, enthousiasmé par une furie nouvelle, bouleversé par la flèche de la vérité, il pouffera de rire ou sourira en secret. Un second type d’individu accusera un choc psychologique, sera scandalisé, s’enfoncera dans le doute, ne sachant plus sur quel pied danser parce que quelque chose de stupéfiant lui échappe. Certains seront confrontés dans leurs croyances au point d’en être décontenancés ou littéralement mis
hors d’eux-mêmes, comme cet homme qui, horripilé des propos du philosophe à la télévision, avait lancé son appareil de télé par la fenêtre ! En revanche, pour ma part, j’ai été témoin d’une admiratrice qui, en pleine conférence, a rampé au sol pour venir lui embrasser les pieds. Des primeurs en philosophie… Bref, André Moreau, on l’adore ou on le conspue, mais il ne laisse personne indifférent.
André Moreau possède à son actif plus de 3000 émissions de radio et de télévision. Ainsi donc, derrière le « bouffon » invité aux lignes ouvertes de la radio et aux émissions de variétés on ne peut plus superficielles ou, plus rarement, à des entrevues de fond, un philosophe chevronné fourbissait ses armes dans le silence et l’écriture. Concernant l’écriture, voici un fait cocasse, de la plume de l’auteur : « Une femme s’est étonnée un jour que mes livres soient constitués de pages imprimées. Elle pensait que j’étais un humoriste et que mes livres étaient comme des boîtes dans lesquelles on peut dissimuler une petite flasque de liqueur forte. » Le préjugé est tenace quand on s’en tient au premier degré de l’image véhiculée dans les médias. Il faut dire que cette image a abondamment été forgée par monsieur Moreau lui-même, se décrivant comme « un écœurant sympathique qui aura empêché tout le monde de dormir ». Il jubilait à provoquer et à nourrir la controverse, question de sortir des sentiers battus et de la norme. Le revoici : « Mon nouveau sport : faire exploser les stations de radio de mon verbe nucléaire, faire qu’après mon passage en onde, il ne reste plus une cervelle normale ». Cette attitude n’a pas toujours été bonne pour le tiroir-caisse… Mais c’est le prix à payer pour un libre-penseur qui refuse de prostituer sa pensée.
Pour rassurer cette dame, qui, comme d’autres sceptiques, a mis en doute la valeur d’André Moreau l’écrivain, je me permets de souligner quelques points. Dès l’âge de 12 ans, André Moreau annonçait sa carrière de philosophe. Il a lu et écrit chaque jour de sa vie. Aux 68 livres déjà publiés (86 parutions si nous incluons les 18 rééditions) viennent s’ajouter 27 volumes achevés mais pas encore publiés, ce qui porte son œuvre complète à plus de 60 000 pages. Moreau a fait de l’écriture la discipline fondamentale de sa vie quotidienne. Il note dans le tome III du Traité sur l’être : « Écrire est une forme de méditation qui m’aide à fixer ma personne dans mon être. » Il a toujours écrit en main de calepin et plume fontaine. Ses textes sont d’abord écrits à la main ou dictés de vive voix avant d’être tapuscrits. Cette récolte finale est assurée grâce à la bienveillance d’une grande amie, Andrée Pinard, qui, depuis 1982, se dévoue à cette noble tâche de scribe jovialiste.
André Moreau tient son journal philosophique depuis l’âge de 21 ans : environ 20 000 pages de transparence sur son vécu. Dans cette fureur consommée d’écriture, il s’applique non seulement à décrire ses réflexions durant le jour, mais aussi ses rêves durant la nuit. Il a noté et annoté plus de 15 000 rêves ! Admirable acharnement. Enfin, quelle que soit la forme que prennent ses écrits — articles, essais, aphorismes, journal intime ou traités de philosophie — l’objet visé est toujours le même : le Jovialisme. Un discours qui n’a pas encore réussi à épuiser les encres de monsieur Moreau ni sa salive. Lorsqu’un penseur s’attaque aux grands problèmes de la philosophie, à la constitution de l’univers, au développement intégral de l’individu, aux splendeurs comme aux horreurs de la vie en société sans oublier les champs sublimes de la sexualité et de la vie divine, il se peut qu’il en ait long à dire…
À qui s’adresse le discours jovialiste ? À tout le monde : au quidam qui cherche un sens à sa vie, au démuni comme au millionnaire, au partisan de droite comme à celui de la gauche, au croyant et à l’athée, à l’artiste, à la mère de famille, au criminel, au fou, à l’intellectuel, à l’étudiant de Shanghai qui lit L’enseignement jovialiste, au Québécois du « Faubourg à la mélasse ». Tous y trouvent leur compte.
Les œuvres d’André Moreau font leur chemin un peu partout dans le monde. Des visiteurs du monde entier viennent rencontrer le philosophe, se procurent ses livres et repartent sur leur continent. Dans les années 1980, plusieurs dizaines d’exemplaires de Cent million de Christ ont été envoyés à l’étranger, en Afrique, dans les universités du Japon, des États-Unis et d’Europe, à la Reine de Suède et même au Pape ! Les écrits jovialistes reposent peut-être aujourd’hui dans l’« Enfer » du Vatican, mais aussi sur plusieurs tables de chevet, faisant la joie des lecteurs qui s’apprêtent à dormir en demeurant éveillés…
Apportons maintenant quelques nuances sur le jovialisme et son fondateur. La philosophie, c’est sérieux. Le jovialisme aussi par conséquent, même s’il pourfend l’esprit de sérieux. La majorité des livres d’André Moreau sont enrobés d’humour et s’adressent au grand public. Ils sont accessibles et digestibles, sauf ses grands traités qui, sans être impénétrables, peuvent semer bien des lecteurs dans la brume. Permettez-moi ici une parenthèse, un fait anticipé par l’auteur dans son journal de 1974, concernant ces « briques » philosophiques : « Je suis un capitaliste du cosmos intérieur. Un jour, je composerai des traités de métaphysique grands comme des cathédrales. »
Dans ce parallèle entre l’homme et l’œuvre, notez qu’André Moreau est un homme de silence, qui réfléchit, qui bénit et qui prend des notes jusque dans les fêtes les plus échevelées. C’est un individu studieux, mais il sait rire. Il n’est pas un intellectuel chétif et désincarné. Avec lui, l’image du philosophe traditionnel éclate et, au cours de sa vie, il s’est vraiment éclaté. Voyons quelques faits vécus qui illustrent ce propos : depuis l’âge de 18 ans, il a fait du culturisme une passion, il s’est entraîné avec les champions; il a pratiqué le naturisme dans les forêts du Québec; il a dansé plusieurs années dans les discothèques; il a consommé la « chair de Dieu » en saluant de la main Timothy Leary; il a reconnu les grands créateurs, amateurs d’alcools, en buvant lui-même l’équivalent du fleuve Saint-Laurent (c’est son expression, un peu exagérée, je l’avoue); il a entretenu durant des années des liaisons amoureuses avec onze compagnes simultanément, liaisons investies de fidélité et de liberté mutuelles; il a baisé plus d’un millier de femmes; il a mangé comme un ogre et, comme Sartre a pu dire en bourrant sa pipe, « je fume le monde », Moreau, lui, a bien bouffé le monde ! Quelqu’un lui a lancé déjà le reproche suivant : « vous existez trop fort »… En effet, un trop plein vient animer ce zèbre qui semble toujours un peu trop pimpant, brillant, exubérant. Bien qu’il en exacerbe certains, cela n’enlève rien à son enseignement. De toutes façons, plusieurs philosophes sont pondérés et endormants et on lit bien leurs œuvres.
On a cherché à étiqueter le philosophe du Québec, question de se rassurer, pour réduire sa démarche à l’épicurisme, mais Moreau c’est Épicure à la puissance 1000 ! Il a fait du plaisir son fer de lance vers la réalisation. Son corps a porté la marque de sa vision du monde : le philosophe aux pommettes saillantes, au sourire mordant, à la voix haut-perchée quand il s’emporte, est un homme bien en muscles et en chair, qui possède les grands attributs de la jovialité.
Soulignons enfin, pour satisfaire la curiosité, que le terme « jovialiste » fut utilisé pour la première fois par Nostradamus dans les Centuries et que le mot « jovial » vient de Jovis (Jupiter), le dieu de la foudre. Ainsi, qu’elles traitent de bonheur, d’éveil, d’abondance, de guerre, d’amour ou de l’art d’être soi-même, les maximes de l’Espresso jovialiste ont toutes un petit quelque chose de foudroyant; elles visent et à la méditation et à l’action.
La lecture ininterrompue des mille numéros peut avoir l’effet d’une « bombe », mais le lecteur peut aussi consulter l’Espresso comme un oracle, en s’arrêtant sur un seul passage pour solutionner un problème ou nourrir l’inspiration du jour.
Si la philosophie demeure théorique et n’entraîne aucune révolution dans la vie personnelle des individus, c’est peine perdue. À mes yeux, le jovialisme demeure le plus beau des défis de la philosophie parce qu’il inaugure une voie nouvelle pour l’humanité, à l’encontre des idées reçues, à l’encontre des traditions sclérosées, à l’encontre de toutes les intentions humaines qui ont rendu possible la folie du monde actuel.
C’est en 1974 que j’ai rencontré André Moreau, à l’âge de vingt ans. Cela a marqué mon existence. J’avais déjà
été touché, durant mon adolescence, par sa présence à la télévision. Avec ses lunettes noires, ses rouflaquettes, sa moustache à la Zorro, l’homme, costaud, en habit et cravate exhibait un sourire et un regard d’une espièglerie qui semblait venir d’une profondeur inconnue. C’est sans doute un instinct très personnel qui m’a fait deviner en lui la malice du génie investi dans la joie. Il exultait à l’écran. Plus tard, en le côtoyant, j’ai pu confirmer mon intuition initiale : j’étais devant un homme réalisé et irréductiblement jovial, c’est-à-dire « plein du bonheur de vivre dans la certitude de l’énergie ». Et cette confiance était bel et bien fondée dans la connaissance. Il a dit : « on peut m’accuser de tout, sauf d’être ignorant ! » Et sa compagne, Jackie Lacoursière, corrobore ce fait dans son roman autobiographique La fuite en bleu en le décrivant comme une « encyclopédie vivante sur deux jambes ». Voilà pour ses détracteurs. Des années 60 à aujourd’hui, on peut dire que le phénomène André Moreau est une espèce de monstre sacré de culture et de contre-culture.
J’ai vécu dans l’entourage proche d’André Moreau, dans les appartements mythiques du Chemin de la Côte-Sainte-Catherine, au sein de ce que nous avons appelé la « famille bachique », incluant ses parents, ses compagnes, les amis intimes de la communauté jovialiste. J’ai été mis en contact quotidiennement avec l’écrivain, sa discipline et son silence, mais aussi avec l’homme d’action, sa manière toujours imprévisible de solutionner les problèmes et de défoncer les obstacles. Durant plus de vingt ans, ce fut pour moi une immersion dans ce que je pourrais appeler, en langage jovialiste, l’aventure intégrale. J’ai été son secrétaire de 1979 à 1983, fonction que j’ai occupée tant bien que mal, car il n’a pas été facile pour moi de répondre aux exigences du philosophe, manquant de formation pour accomplir cette tâche et bousculé par son rythme demandant. N’a-t-il pas écrit : « Je roule à 250 km/h » ! Durant plus de vingt ans, j’ai assisté à toutes ses conférences en me consacrant aux enregistrements sonores et à la musique, question de fusionner ambiance et philosophie. Enfin, j’ai pris une part active au sein du Mouvement jovialiste en qualité d’organisateur des fêtes et des événements spéciaux, notamment les Marathons philosophiques et les « Déjeuners d’Ulysse » du 16 juin, ces grands exposés dédiés à James Joyce. Écrivain chouchou d’André Moreau, ce dernier lui fut chaudement recommandé par le libraire Henri Tranquille qui, à l’époque de ses 18 ans, devint son professeur de littérature.
Ici, je m’en voudrais de passer sous silence la façon dont l’establishment procède pour museler le génie, comme on l’a fait dans les médias populaires québécois. En 1981 s’est tenu à Montréal le 17e Congrès mondial de philosophie auquel André Moreau a été invité, mais il s’est rétracté parce qu’on lui demandait de limiter sa prestation à dix minutes et de ne pas exposer son propre système philosophique. En revanche, il créa le Marathon philosophique de Montréal, une première mondiale, au cours duquel il parla durant 20 heures non stop sur l’immatérialisme et une seconde fois, en 1983, durant 24 heures sur le jovialisme. Ce genre de prouesse à la Moreau, ponctuée d’audace et de démesure, a toujours suscité chez moi une vive admiration.
Autre aberration des supporteurs du système en place, soulignée dans Le journal d’un démiurge de 1972 : « Un professeur de l’Université a coulé un élève parce qu’il avait fait un travail sur moi. Mais il a accepté de réviser sa note à condition que l’élève reconnaisse par écrit qu’il avait commis une erreur en étudiant ma pensée. Quelle humanité ! » Que dire ? Basta !
André Moreau a déjà mentionné que feu Francine Gagné, sa compagne de toujours, et moi-même étions ceux qui vraisemblablement connaissions le mieux son œuvre. Cocassement, je lui ai rappelé un jour un passage qu’il avait écrit et qu’il niait avoir publié. Nous avions parié dix dollars si je parvenais à le retrouver. Il m’a remis l’argent en me félicitant. Pour avoir été le témoin attentif de sa vie et de son œuvre, de ses exploits, de ses déboires (un jovialiste peut en avoir…) tout compte fait durant quarante années, pour avoir enregistré et classifié des centaines de conférences sur cassettes (c’était l’époque), souligné et annoté des milliers de passages dans tous ses ouvrages, il m’a semblé que j’étais le candidat idéal pour mener à terme l’Espresso jovialiste. Je suis devenu en quelque sorte (comme le jovialiste Claude Saint-Jarre qui a répertorié plus de 65 000 extraits dans l’œuvre de Moreau) le préposé aux archives, l’homme de la mémoire. J’ai retrouvé une dédicace, datant du début de notre relation, dans la première édition de Pour réveiller le dieu endormi : « À Pierre, l’homme du passé qui se convertit sans cesse en vie présente et actuelle ». Il avait bien vu. Oui, ce qui me reste de cette expérience de vie jovialiste, c’est non seulement des souvenirs lumineux, mais l’importance de me tenir toujours dans l’instant présent.
Pour terminer, au détriment de ceux et celles qui se sont mépris au fil des ans sur la vision de notre philosophie, je me permets d’affirmer que le jovialisme constitue, après 2 500 ans, la synthèse la plus vaste et la plus profonde de l’histoire de la philosophie. Il faut, bien sûr, étudier le système en profondeur pour en être convaincu. Contrairement à Moreau, très peu de philosophes se sont intéressés à la femme et à la sexualité au cours des siècles, ce qui lui a valu d’être la cible de préjugés. Sur ce plan, l’apport d’André Moreau est fondamental. Audacieux pionnier, il a poussé plus loin en réconciliant l’érotisme et le sacré, comme les titres de ses œuvres en témoignent : le plaisir est sagesse, orgasme et être, la Bible érotique, etc.
André Moreau a été très populaire à une certaine époque. Durant plus de 25 années, il fut fortement médiatisé par la Presse et les autres médias, invité à titre de conférencier dans des milliers d’associations professionnelles; il a rempli ses propres salles de conférence dans les hôtels et dans son salon et généré autour de lui un grand rayonnement. Il peut donc encore se trouver des gens qui identifient la pensée jovialiste à un engouement passager, une mode d’une époque dépassée. Or, il en va du contraire. Le philosophe n’a pas élaboré ses réflexions en se cantonnant sur le Québec de la fin d’un millénaire; sa critique et ses perspectives touchent l’histoire passée, présente et future de l’humanité, elles transcendent les époques. De plus, ses couleurs étaient annoncées depuis 1963 : « Je veux penser ce qu’aucun mortel n’a pensé avant moi ». Voilà du travail pour les exégètes et pour les curieux.
Ce sont les idées qui mènent le monde et si le monde est si mal en point, il faut identifier les idées philosophiques qui ont permis cette catastrophe. Le détournement de l’instinct, le saccage de la nature, l’idéal du travail, la surproduction, les pétrolières et les 18 roues, les tabous sexuels, les morales répressives, l’intégrisme religieux, les foyers de guerre et les fabricants d’armes, les magouilles politiques, les scientifiques achetés par les industries, la mafia alimentaire et les cartels pharmaceutiques, les stratégies occultes et scandaleuses des « hommes gris » qui font mains basses sur tous les pouvoirs au nom du Dieu Dollar plutôt que sur la richesse, tout cela montre que l’ignorance et la bêtise humaine ont fait des progrès vertigineux! Les grands responsables sont les tenants du matérialisme mercantiliste et technologique actuel et ceux du dogmatisme religieux des vieilles traditions. Ce sont les assassins de la vie, de la nature et de la liberté. Ils sont dangereux parce qu’ils sont porteurs de ce que Reich nomme la « peste émotionnelle ». Et ils sont nombreux. Mais, comme le dit si bien Couche, « ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison ». Les promoteurs de l’univers mécanique, mahématique et technologique nous distillent un beau poison. Laissons le dernier mot à Alan Watts, sur cet étrange spécimen nommé Homme : « Plus il devient fort en technologie, plus il apparait comme un prédateur, pire que sauterelles et piranhas. Il dévore, il détruit, il souille la surface entière de la planète »; et plus loin : « nous sommes une ribambelle redoutable de sales mômes en train de massacrer leurs jouets ». Le jovialisme porte en lui l’antidote à cette tendance suicidaire de l’humanité. Pour celles et ceux qui ont désespérément soif de transparence et de liberté, voilà la concoction.
Nous sommes rendus à la fin de ce préambule. Les mille citations jovialistes que vous vous apprêtez à lire s’inscrivent dans une démarche philosophique. Elles ont donc pour but de clarifier le mental, d’éveiller la joie et la compréhension, d’illuminer la raison. Mais il y a aussi le sentiment… Il n’y a pas de connaissance véritable sans amour. Le mythe jovialiste charrie avec lui un amour de la vie, une ambiance métaphysique qui touche le cœur, qui enchante. L’Expresso jovialiste porte en lui cette vibration, la plaquette est chargée.
J’ai mis environ quatre années à revisiter l’œuvre complète du philosophe qui, dans la vigueur de ses 73 ans, publie encore plus vite que je ne parviens à le lire! Aucun auteur, en philosophie ou ailleurs, d’Orient ou d’Occident, n’a réussi à mieux répondre à mes questions concernant la vie, l’existence humaine et l’enjeu du bonheur. Est-ce que le jovialisme fournit une solution aux malheurs qui affligent l’humanité depuis les six derniers millénaires? Favorise-t-il l’éveil de la conscience sans recourir à une quelconque forme de sacrifice? Peut-il, grâce à son épistémologie immatérialiste, percer à jour l’énigme de l’univers? Je réponds oui à toutes ces questions. C’est pourquoi je crois que l’œuvre d’André Moreau mérite d’être lue attentivement. Il suffit d’avoir un peu d’ouverture d’esprit, un certain sens de l’humour et du temps. Pour ma part, le lire provoque toujours en moi de profondes crises de lucidité et de joie. Et quand je lui rends visite aujourd’hui, je retrouve un ami et un philosophe sans âge, toujours vif et déterminé à mener son œuvre à son aboutissement. De nos entretiens, je ressors avec une profonde sensation de grâce et de ressourcement.
Voilà, j’ai tenté de dresser ici un portrait global d’André Moreau pour que le lecteur mis en contact pour la première fois avec cette personnalité soit dûment informé. Par ailleurs, si ma contribution a pu dissiper le brouillard chez ceux et celles qui avaient une vision partielle ou préconçue du penseur jovialiste, alors tant mieux. Et s’il se trouve des lecteurs qui ne partagent pas du tout le point de vue jovialiste ou qui aient en aversion son auteur, si mes lumières ont confirmé encore plus fermement leur position, tant mieux également. Je m’en remets à cette devise gravée sur un écriteau dans le hall d’entrée du Grand jovialiste et qui réconcilie les tenants et les opposants : « Que tout soit clair ».
À cette dernière question : « Que faut-il penser de la vision du monde que vous venez d’exposer? », André Moreau répond : « Si vous pensez en avoir découvert une meilleure, ignorez la mienne et suivez votre idée. Mais n’hésitez pas à faire votre choix, car l’irrésolution entraîne la ruine de l’homme. »
Je conclus avec une de ses formules qui encourage par son assurance et son honnêteté : « Si vous m’avez compris, vous n’aurez pas la foi en moi, mais en vous. Ne me croyez pas, essayez-le! »
À bon entendeur, salut!
Pierre Boudreau
Montréal, 2016
Extrait d Espresso jovialiste

