Musique folk éthérée heureuse libre et consciente

Cesser de s’opposer, commencer à être

Je voudrais expliquer une chose à mes proches, parce que je comprends que mon attitude puisse être mal interprétée. Lorsque je refuse de signer une pétition ou de m’associer à une action militante, cela ne signifie absolument pas que je me désintéresse des problèmes du monde, que je ne vois pas la violence ou que je sois indifférent à la détresse de ceux qui la subissent.

Au contraire, je vois cette violence, je comprends les inquiétudes et les angoisses qu’elle suscite, et je peux parfaitement comprendre ceux qui éprouvent le besoin de la dénoncer. Ce que je remets en question, ce n’est pas nécessairement leur indignation, ni même la cause qu’ils défendent. C’est le mécanisme dans lequel ils acceptent de s’inscrire.

Je me détourne du militantisme moral et de l’action politique parce que je considère que cette dernière fonctionne selon une logique profondément ambiguë, voire hypocrite. Elle se nourrit de toutes les énergies qu’on lui apporte, qu’elles soient positives ou négatives, constructives ou destructrices, dès lors qu’elles servent son fonctionnement et ses intérêts. Elle a besoin de l’indignation autant que de l’adhésion, de l’opposition autant que du soutien. Elle transforme les préoccupations humaines en forces politiques et les individus en éléments d’un rapport de pouvoir.

C’est précisément ce mécanisme de manipulation energivore que je ne souhaite plus alimenter.

Prenons l’exemple de la pétition contre CNews, accusée de faire l’apologie du fascisme. Je peux comprendre que des personnes soient profondément inquiètes de l’influence de ce média et qu’elles souhaitent s’y opposer. Je ne suis pas obligé de partager leur démarche pour comprendre leur inquiétude. Je ne suis pas davantage obligé de défendre CNews pour refuser de signer cette pétition.

Ce que je refuse, c’est de participer à une opération qui consiste à désigner un mal, à constituer un ensemble d’opposants autour de cette désignation et, par contraste, à se reconnaître soi-même dans le camp du bien. Car c’est précisément ainsi que se perpétue la division morale : il y aurait les bons et les mauvais, les éveillés et les dangereux, ceux qui combattent le mal et ceux qui le représentent. Bref le sempiternel carnaval du tohu bohu historico mondial.

Or, dans ma vision du monde, je ne souhaite plus participer à cette dialectique de la condamnation. Je ne veux pas avoir besoin de constituer un adversaire en incarnation du mal pour pouvoir me reconnaître dans le bien.

Cela ne signifie pas que je ne distingue plus les choses, que je ne vois plus les abus ou que je renonce à toute lucidité. Cela signifie que je cherche une autre manière de les comprendre et de les traverser : non pas en ajoutant mon indignation à l’indignation générale, mais en convertissant mon expérience en conscience.

Il y a également une question de principe dans le fait de passer par une pétition proposée ou relayée par l’Assemblée nationale. En participant à cette démarche, je donne à l’action politique une légitimité que, pour ma part, je ne lui reconnais pas. Je ne vote pas, et ce choix s’inscrit dans une réflexion plus générale sur la place que je souhaite accorder aux institutions politiques dans mon existence.

Je sais que cette position peut sembler paradoxale. On pourrait me dire : si tu constates une injustice, pourquoi ne pas agir pour la combattre ? Mais cette question suppose déjà que l’action politique et militante constitue la réponse naturelle, nécessaire et légitime à toute situation qui nous révolte. Or c’est précisément cette évidence que je remets en question.

Je ne crois pas que toute indignation doive devenir une mobilisation, que toute souffrance doive devenir un argument politique ou que toute opposition doive nécessairement se traduire par une pétition. Je ne veux pas confondre le fait de me soucier du monde avec l’obligation de prendre part à ses affrontements.

Mon choix n’est donc pas celui de l’indifférence, mais celui d’un retrait conscient. Je ne retire pas mon attention au monde ; je retire mon énergie à un système dont je ne veux plus alimenter les oppositions. Je ne cherche pas à combattre ceux qui combattent, ni à convaincre ceux qui militent. Je cherche à ne pas être absorbé par cette mécanique.

Je peux entendre leur détresse sans adopter leur combat. Je peux comprendre leur indignation sans la faire mienne. Je peux reconnaître ce qui les préoccupe sans entrer dans le jeu des appartenances et des oppositions.

En somme, je ne me détourne pas du monde : je me détourne de la manière dont on me demande de m’y engager.

Je préfère désormais chercher à comprendre plutôt qu’à condamner, à intégrer plutôt qu’à exclure, à bénir plutôt qu’à diviser. Non pas pour faire l’autruche devant le mal, mais pour ne pas lui donner une existence supplémentaire en faisant de lui le fondement de ma propre identité morale.

C’est une autre manière de prendre soin du monde, même si elle ne prend pas la forme habituelle de l’engagement militant.