Je crois qu’il y a, dans notre héritage judéo-chrétien, une profonde méfiance à l’égard du jugement. On m’a appris à ne pas juger, comme si juger appartenait à Dieu, à celui qui jugera à la fin. Pourtant, je crois que le jugement est nécessaire, sain, et qu’il faut surtout cesser de le confondre avec la condamnation.
Condamner peut me porter préjudice, comme le dit cette formule attribuée à Socrate : « Ce que tu condamnes te condamnera en retour. » Juger, en revanche, peut simplement signifier constater : constater ce que je vis, les phénomènes, mes relations, mes émotions, le plaisir ou la colère, ce qui me convient et ce qui ne me convient pas. Est-ce que je suis avec la bonne personne ? Dans le bon environnement ? Dans la bonne activité ? Juger, c’est regarder suffisamment clairement pour pouvoir en tirer les conséquences.
On m’a appris à ne pas juger l’autre, mais peut-être ne m’a-t-on pas suffisamment appris à me juger moi-même : à me regarder, à constater ce que je vis et à en tirer les conséquences. Et lorsque je dis me juger, je ne parle pas de me mesurer à une morale, aux injonctions familiales ou aux obligations sociales. Je parle de me juger à l’aune de ce que je suis. Car ce que je suis peut être profondément différent de ce que je vis et de ce que l’on attend de moi.
Mon jugement doit alors partir de cette connaissance intérieure, de mes intuitions. Cette intuition, il me faut parfois avoir le courage de la maintenir dans la constance et de prendre le risque de l’exprimer. Car constater intérieurement, d’une manière ontologique, ce que je suis peut provoquer des hésitations, des dilemmes, des problèmes de choix. Mais peut-être est-ce parce que je cherche encore à choisir entre A et B.
Il ne s’agit pas nécessairement de trancher entre A et B comme le ferait un juge. Il s’agit, à travers A et B, de me choisir. Et peut-être même de ne pas choisir. C’est là que se trouve la difficulté, mais aussi la souveraineté.
Cela me fait penser à Don Juan, le sorcier yaqui de Castaneda, et à cette idée de la voie qui a du cœur. Au fond, il n’y aurait pas tant à choisir entre différentes possibilités qu’à reconnaître la voie qui me parle véritablement, celle qui correspond à ce que je suis. Cette voie peut être moralement condamnable aux yeux de la société, voire se situer en marge de la loi générale. Mais si je la prends en conscience, intuitivement, sans me trahir, alors elle devient ma voie : la voie qui a du cœur.
Je ne suis donc plus seulement celui qui choisit entre A et B. Je deviens celui qui se choisit comme absolu.
C’est peut-être cela, la liberté : ne plus demander à la morale extérieure de me dire ce que je dois être, mais être suffisamment présent à moi-même pour reconnaître ce que je suis et choisir, ou ne pas choisir, à partir de cette présence.
Je dois donc réapprendre à juger. Réapprendre à constater, à discerner, à me rappeler à moi. Non pour condamner, mais pour ne pas subir. Car lorsque je refuse de juger, je risque de rester dans des situations qui ne me conviennent pas, jusqu’à accumuler frustration et souffrance, puis à condamner ce qui m’entoure. Alors qu’un jugement intérieur, sans culpabilité, m’aurait peut-être simplement permis de faire un pas de côté.
Juger devient ainsi un acte de responsabilité et de souveraineté. Je constate, j’écoute mon intuition, j’en tire les conséquences. Je peux me retirer, changer de direction ou inventer une autre manière de vivre, même si celle-ci se trouve en marge de la loi générale. Mais je ne condamne pas.
Juger, finalement, c’est voir. Et voir ce que je suis, c’est peut-être déjà commencer à me choisir.
