10- Le grand OUI

Si le puzzle est déjà accompli, une conséquence s’impose immédiatement : aucune pièce ne peut être retranchée.

C’est ici qu’apparaît ce que j’appelle le grand Oui.

Le grand Oui n’est ni une morale, ni une croyance, ni une méthode de développement personnel. Il est la condition même de la compréhension. Comprendre, au sens de cum prehendere, signifie « prendre avec soi ». Je ne peux donc comprendre le tableau qu’à la condition de prendre avec moi chacune de ses pièces.

Il ne suffit pas d’accepter ce qui me convient.

Il ne suffit pas davantage de conserver les pièces qui confortent mes convictions tout en rejetant celles qui les contredisent.

Le puzzle n’est intelligible que lorsqu’il est complet.

Il suffit qu’une seule pièce manque pour que la compréhension devienne impossible.

Je peux alors commenter le tableau, le juger, le critiquer ou vouloir le transformer, mais je ne peux plus prétendre le comprendre. Car ce n’est plus le tableau que je regarde ; c’est celui que j’aurais préféré voir.

La première exigence philosophique consiste donc à reconnaître que chaque pièce appartient déjà à la totalité.

Une pièce n’est pas juste parce qu’elle me plaît.

Elle est juste parce qu’elle est exactement à sa place dans le tout.

La justesse ne relève pas de la morale.

Elle relève de l’être.

C’est pourquoi je peux dire oui à toutes les formes de l’expérience.

Oui à la joie.

Oui à la souffrance.

Oui aux réussites.

Oui aux échecs.

Oui aux rencontres.

Oui aux séparations.

Oui aux pensées.

Oui aux sentiments.

Oui aux rêves.

Oui à tout ce qui constitue l’expérience présente.

Ce Oui n’est pas une approbation morale.

Dire oui ne signifie pas aimer indistinctement tout ce qui arrive.

Il signifie reconnaître que rien ne peut être retranché du tableau sans détruire la possibilité même de le comprendre.

Je retrouve ici une intuition essentielle de Friedrich Nietzsche. Son amor fati, l’amour du destin, n’est pas une résignation. C’est une affirmation entière de l’existence telle qu’elle est. Dire oui au réel, c’est cesser de souhaiter qu’il ait été autrement.

Je retrouve également une formule d’André Moreau qui m’accompagne depuis longtemps : « Oui au bien en conscience, oui au mal en conscience. »

Cette phrase ne supprime pas la distinction morale entre le bien et le mal.

Elle invite à les reconnaître tous deux comme appartenant à l’expérience.

Car je ne peux dépasser une opposition qu’après l’avoir pleinement reconnue.

Comme l’a montré Georg Wilhelm Friedrich Hegel, une contradiction n’est pas supprimée ; elle est relevée dans une synthèse qui conserve les deux termes tout en les dépassant.

Le bien et le mal ne disparaissent donc pas.

Le mal est le fumier dont le bien a besoin pour devenir le mieux

Ils trouvent leur place dans une compréhension plus vaste.

Le tableau devient alors intelligible parce que plus aucune pièce n’est rejetée.

Ce Oui vaut également pour moi.

Je suis une pièce du puzzle.

Je dis oui à mon corps.

Je dis oui à mon histoire.

Je dis oui à ma personne.

Je dis oui à ma singularité.

Je ne cherche pas à devenir une autre pièce.

Je ne cherche pas à lui ressembler.

Chaque pièce possède une forme unique.

Si deux pièces étaient identiques, il n’y aurait plus de puzzle.

L’individualité n’est donc pas une anomalie.

Elle est une nécessité de la totalité.

Dire oui à soi-même ne relève pas davantage du narcissisme.

C’est reconnaître que l’on appartient au tableau au même titre que toutes les autres pièces.

Je ne suis ni au-dessus du puzzle ni à l’extérieur de lui.

J’en suis une expression.

Et c’est précisément parce que j’en fais partie que je peux commencer à le comprendre.

Le grand Oui devient ainsi le premier acte de la liberté.

Non pas la liberté de changer le réel, mais celle de ne plus lui retrancher ce qui me dérange.

À partir de ce moment seulement, la réflexion ontique compréhensive peut pleinement accomplir son œuvre : convertir l’expérience entière en conscience.