9- Comprendre plutôt que connaître

À partir de cette première évidence, une seconde s’impose : le puzzle est déjà accompli.

Cette affirmation peut surprendre. Elle semble contredire l’idée selon laquelle le monde serait en perpétuelle construction et que notre mission consisterait à le transformer. Pourtant, dans une perspective immanentiste, je ne peux considérer le monde comme une réalité extramentale qui existerait indépendamment de moi. Le monde que j’ai devant les yeux est le reflet exact de ma conscience, ainsi que de la conscience intersubjective. Je ne le découvre pas comme un objet étranger ; je le constitue. Ce que je vois est l’expérience que la conscience se donne à elle-même.

C’est à partir de cette expérience que j’entreprends ce qu’André Moreau appelle la réflexion ontique compréhensive. Comprendre, du latin cum prehendere, signifie « prendre avec soi ». Comprendre, c’est convertir l’expérience en conscience. La conscience constitue le monde, accompagne son déploiement, puis récupère l’expérience dans un acte de compréhension. J’applique ainsi une réflexion ontique compréhensive afin de comprendre qui je suis. Et comprenant qui je suis, je n’ai plus besoin de poursuivre l’injonction qui consiste à me connaître moi-même. Il ne s’agit pas de produire une théorie du réel, mais d’éclairer ce qui est déjà donné. Comprendre le tableau commence donc par une reconnaissance fondamentale : il est déjà accompli.

Cette perspective éclaire une formule de Georges Gurdjieff : « L’homme ne peut faire. » Cette phrase n’est pas une condamnation de l’action ; elle rappelle simplement que le faire ne précède jamais l’être. Faire est impossible, voire inutile, lorsque l’on croit pouvoir transformer le réel sans avoir compris ce qui le fonde. Seul l’être agit dans sa totalité. L’agir suit l’être ; il n’en est jamais la cause. Les véritables opérations se déroulent dans l’invisible de l’être avant d’apparaître dans le visible de l’expérience, car l’être agit toujours pour le mieux avec ses moyens parfaits.

Je retrouve ici une intuition profonde de Gottfried Wilhelm Leibniz. Dans sa Théodicée, il affirme que le monde réel est le meilleur de tous les mondes possibles. Je fais mienne cette affirmation, tout en reconnaissant que Leibniz demeure un philosophe croyant. Chez lui, la perfection du monde repose sur le choix d’un Dieu transcendant. Ma position est différente. Le monde n’est pas parfait parce qu’un Dieu l’aurait choisi parmi une infinité d’autres mondes. Il est parfait parce qu’il est exactement le reflet de la pensée qui le constitue. Il ne lui manque rien. Je ne regarde donc plus le monde comme une réalité extérieure qui s’imposerait à moi ; je regarde ma représentation et j’y applique une réflexion ontique compréhensive afin de comprendre qui je suis.

C’est également à cet endroit que je prends mes distances avec l’injonction attribuée à Socrate : « Connais-toi toi-même. » Cette maxime a profondément marqué l’histoire de la philosophie avant d’être reprise par la psychanalyse. Pourtant, elle suppose souvent qu’il existerait une profondeur intérieure où se cacherait notre véritable identité.

Je ne partage pas cette conception.

Je ne défends ni le principe de profondeur ni celui d’intériorité. L’intérieur et l’extérieur ne sont pas deux réalités distinctes ; ils constituent une seule et même réalité. C’est une conséquence directe du monisme.

Je ne cherche donc pas à me connaître.

Je cherche à m’inventer.

Je ne crois pas qu’il existe un moi caché qu’il faudrait progressivement mettre au jour. Autrement dit, je ne crois pas à l’inconscient comme région dissimulée de l’être.

En revanche, je rejoins en partie C. G. Jung lorsqu’il décrit le processus d’individuation. L’individu accède au Soi en retrouvant progressivement la totalité de ce qu’il est dans la récupération de ses « moi ». J’y vois une intuition remarquable. Les différentes dimensions de la personnalité sont les pièces du puzzle. Les retrouver, c’est retrouver la totalité de son être.

Là où je m’écarte de Jung, c’est lorsque cette récupération suppose un inconscient autonome ou un univers symbolique caché. Je n’ai pas besoin de postuler une profondeur invisible. Ce que je suis m’apparaît constamment à travers l’expérience que je fais des autres, des événements, des phénomènes et même des rêves. Rien n’est dissimulé ; tout est donné dans l’expérience. Comprendre consiste précisément à convertir cette expérience en conscience.

Comme l’affirme Empédocle, « le semblable est connu par le semblable ». Je ne connais donc ce que je suis qu’en reconnaissant ce qui m’apparaît. Le monde est ma ressemblance. Je n’ai pas à fouiller une intériorité hypothétique ; j’ai à regarder le tableau qui se présente à moi comme une représentation totale, juste et parfaite.

Comprendre consiste alors à reconnaître chaque pièce du puzzle. Aucune ne peut être retranchée. Aucune ne peut être condamnée avant d’avoir été comprise. Nous partageons spontanément les pièces entre le bien et le mal, entre celles que nous acceptons et celles que nous rejetons. Pourtant, comme l’a montré Georg Wilhelm Friedrich Hegel, une opposition véritable n’est dépassée que dans une synthèse qui conserve les deux termes tout en les élevant. C’est le fondement même de la dialectique.

Cette intuition rejoint celle de Friedrich Nietzsche lorsqu’il nous invite à penser par-delà le bien et le mal. Il ne s’agit pas de supprimer les contraires, mais de les intégrer dans une compréhension plus vaste. C’est seulement depuis ce regard que le tableau devient intelligible dans son entière totalité.