4- Je ne voyage que dans ma tête

Je ne voyage jamais ailleurs que dans ma tête.

Les distances sont des illusions. On ne sort jamais de soi-même ou qu’on aille.

André Moreau

Cette phrase fait écho au très beau livre de Patrick Segal, L’Homme qui marchait dans sa tête. Elle résume une réflexion qui m’accompagne depuis longtemps. Les trois rêves que je viens de raconter ne l’ont pas créée. Ils lui ont simplement donné une autre dimension. Ils m’ont permis de vivre ce que je pensais déjà.

Prenons un exemple très simple. Je veux aller de Rosières-aux-Salines à Bruxelles. Je réserve un covoiturage. Un conducteur vient me chercher. Nous faisons la route ensemble, nous discutons, nous partageons un moment de vie, puis nous arrivons à Bruxelles.

C’est la réalité.

Je ne la nie absolument pas.

Mais je la regarde autrement.

Tout ce que je vis, ma conscience le constitue. Je n’ai jamais accès à autre chose qu’à l’expérience que j’en fais. Je ne sors jamais de cette expérience.

Petit à petit, je me suis reconnu dans l’immatérialisme de George Berkeley. Berkeley affirme que les choses ne sont pas des réalités matérielles existant en elles-mêmes. Esse est percipi : « être, c’est être perçu ». On le présente souvent comme un empiriste. Pour ma part, je préfère le lire comme un immatérialiste.

Je ne crois pas à la matière comme une réalité en soi. Ce que nous appelons la matière est déjà une représentation. Je ne rencontre jamais une chose indépendante de la conscience. Je rencontre toujours une expérience.

Cela ne veut pas dire que je nie la réalité. Bien au contraire. Le fait que la matière n’existe pas n’enlève absolument rien au réel. Au contraire, cela lui donne un supplément de transparence.

Je continue à faire du covoiturage. Je continue à parcourir la route de Rosières-aux-Salines à Bruxelles. Je partage cette expérience avec le conducteur. Tout cela est parfaitement réel.

Simplement, je ne crois plus que cette réalité repose sur une matière indépendante de la conscience. Je ne crois pas à une chose en soi, comme l’entend Immanuel Kant, ni à un en-soi, comme le formule Jean-Paul Sartre.

Je vois une réalité qui se constitue.

C’est alors qu’une phrase d’André Moreau prend pour moi toute sa portée :

« Rien n’est dans la matière. Tout est dans la manière. »

La réalité n’est pas une illusion.

L’illusion est dans la manière dont je regarde cette réalité.

Changer de regard ne détruit pas le monde.

Il le rend plus transparent.

Le trajet n’est plus ce qui produit l’arrivée. Il existe une infinité de trajets possibles. Il existe même l’absence de trajet. C’est dans cet espace que je situe la téléportation. Je ne cherche pas à l’expliquer. Je la considère simplement comme une possibilité parmi d’autres.

Le mental réclame un point A, un trajet, puis un point B. Il réclame du tangible. Moi aussi, je fais cette expérience. Mais je ne crois plus que cette succession soit la seule manière de constituer le réel.

Depuis, je continue à vivre exactement comme avant. Je prends la voiture, le train, je marche, je rencontre des amis. Mais je ne peux plus affirmer avec la même évidence que c’est le trajet qui produit l’arrivée.

Je vois plutôt une réalité qui se constitue.